© 2017 FAZASOMA

2011, Huile sur Lin, texte au ds, 73x54

 

(L'ensemble de la somme est versée à l'association.)

548 INO ONI LAYRAL

€2,000.00Prix
  • LA PEINTURE COMME CHEMIN

      

    Sébastien Layral vient du bois et de la terre, il porte la sérénité altière du Causse sur l'épaule. Né à Rodez, la colline forte, il fait corps d'emblée avec l'élémentaire. Pour noter son appartenance à une lignée, il évoque volontiers des hommes durs au mal, un rapport direct aux choses et aux êtres, un art de se tenir campé.

    Rugosité primitive... aujourd'hui toile brute des tableaux qu'il tend et empèse lui-même, laboureur de la terre initiale.

    De l'enfance, dont il livre peu, émerge le désir vif, dès l'âge de huit ans, de prendre une voie différente. Pas celle du père ou du clan, pas celle assignée par le jugement d'autrui, les convenances ou les normes. Loin des sirènes de la possession, il s'agit de créer, d'imaginer... Après avoir rêvé d'être chirurgien puis curé, le voici pris dans les vagues d'une envie constante de dessin. Une certaine continuité, si on y réfléchit bien. Le désir, dont il sera tellement question plus tard, peut sans doute se formuler ainsi : circuler entre les lignes, prendre place là où l'on n'est pas attendu, devenir autre.

     

    Après un baccalauréat en arts appliqués, l'expérience des Beaux-Arts de Toulouse, de 1992 à 1995, plante l'épine d'une blessure dans la peau des jours. La peinture n'est pas dans l'air du temps, la figuration encore moins. Entre l'étudiant Layral et l'école, le malentendu est profond. Remercié sans explication avant la fin de la troisième année, il en conçoit sur l'instant une amertume devenue, avec le recul, pensée lucide. Les leçons de cette déception sont diverses et pour l'essentiel fructueuses. D'abord un entêtement : si la peinture est mal vue, c'est donc cette voie qu'il lui faut explorer. Ensuite, refermant la porte derrière, le voici qui en oublie l'histoire de l'art. L'affaire est close. Pas de disque dur, seulement de la mémoire vive. Enfin, il développe, comme pour combler une forme de vide, un goût affirmé pour la philosophie. Se met en place peu à peu le triptyque qu'il fait sien aujourd'hui : penser, dire, faire. Un équilibre entre le concept, la relation et l'expérimentation.

    Être artiste, c'est avant tout explorer le champ des possibles, examiner de près les grands principes pour mieux les bousculer. Devenir soi en remettant en cause ce qu'on / ce qui a été, par la rigueur des processus et la foi dans l'aventure. Un nomadisme qui n'est pas sans évoquer la formule de Robert Filliou : quoi que tu fasses, fais autre chose.

    Paradoxe amusant, c'est l'armée de l'air, où il accomplit son service militaire en tant que responsable du labo photo, qui lui offre une grande salle où il peut faire ce qu'il veut, c'est-à-dire peindre.

     

    Tout parcours recèle ses pas de côté, ses chemins de traverse. En réalité, ce sont bien souvent des approches. Avant d'ouvrir en 1998 un atelier et d'entrer ainsi dans la carrière, Sébastien Layral travaille deux ans dans un institut qui accueille de jeunes autistes. Il s'agit d'aider ces enfants à produire une exposition de leurs travaux. On peut se représenter aisément l'enjeu de ce projet à l'aune de la démarche future de l'artiste : entendre la voix – même improbable, même minuscule – de l'autre, se mettre à son service, se placer d'une façon ou d'une autre à son point de vue. Ma nature n'est pas ma nature, ça ne me dérange pas d'en changer. A l'issue de cette parenthèse forcément expérimentale, le terrain est prêt, labouré tout à la fois par la raison et l'émotion. L'artiste sait qu'avancer c'est (se) questionner, et que les réponses ne sont pas le but. Et il se sait avancer dans une société malade, qui n'admet qu'un point de vue et  l'impose violemment.

    Pendant plusieurs années, Sébastien Layral traverse une crise intérieure qui le replie quasiment dans l'atelier et en même temps le déplie dans une recherche ardente. Difficile de dire à sa place quelle question guide, consciemment ou non, cette quête. Peut-être ceci : qui suis-je ? comment être l'arbre-soi dans la forêt des autres-possibles ? Dans ce grand silence bruissant, l'autoportrait et le portrait seront la voie, enrichie, élargie d'expérience en expérience.

    D'emblée, l'artiste a inscrit la présence d'autrui dans sa propre apparence. En insérant son visage dans des corps empruntés aux clichés de la presse magazine ou prêtés par des internautes rencontrés sur un forum, il initie avec cet « autoportrait commun » une démarche interactive appelée à s'enrichir.

    Je est (dans) un autre.

    Tu es (au cœur de) moi.

     

    A l'orée des années 2000, Sébastien Layral met en place dans la construction de chaque (auto)portrait un jeu d'échanges, de relations et de gestes, via des outils – ordinateur, webcam, écran... Même très courte, l'intervention du modèle guide le travail du peintre, voire le contredit. Le modèle est pour moi le centre de tout. Les échanges, virtuels ou non, croisent très vite le tactile et le charnel : textes de conversations cachés dans la toile, empreintes de l'artiste, plus tard tatouage lors de performances. En donnant au modèle l'occasion d'observer, de commenter, d'orienter, et bientôt d'intervenir sur son travail, il revisite un art du portrait figé par des siècles de convention, rigidifié dans un rapport de domination qui d'un sujet tend à faire un objet : inerte, consentant, muet. À l'inverse, Sébastien Layral n'a de cesse de faire entrer le modèle dans la toile, et de lui donner les outils de son émancipation.

    Le « peintomaton », mis au point en 2004, marque une orientation marquée vers la performance. Les visiteurs de l'exposition sont invités à devenir, instantanément, modèles, tandis que le public assiste à cette peinture en direct où le peintre doit s'adapter aux mouvements, voire aux changements, du modèle. Ainsi se profile un triangle idéal artiste / modèle / public où la place de chacun se fait changeante, où circule une envie d'être autre, ne serait-ce que le temps d'une brève mise en jeu des positions acquises et de délicieuses mises en abyme.

     

    À partir de 2005, au fil de plusieurs expositions placées sous le signe d'un « ego » devenu @go foisonnant, Sébastien Layral affine les principes qui architecturent son travail : penser, dire, faire. Son travail accroît en effet peu à peu sa dimension réflexive, exprimée par des valeurs ou des vertus : ouverture, émotion, doute, énergie, désir. Une foi dans le pouvoir des mots – les siens, ceux des autres - se creuse également : qu'ils soient dits, inscrits, codés, tatoués, ils ancrent la peinture dans un élan qui dépasse de plus en plus l'acte de peindre.

    Une confiance toujours plus vaste dans l'adhésion à son rêve de partage du public, des visiteurs, des proches, des inconnus. Mon acte de rébellion c'est aimer, à l'inverse de ce que la société propose.

    Quant à la puissance du faire, elle s'intensifie aussi en acceptant de renoncer au détail pour l'énergie dans l'exposition INO ONI (2011-2013) : désacralisée, fragilisée, éphémère, la peinture est plus que jamais un chemin vers l'autre.

    Une rétrospective en 2012, pimentée d'une touche d’auto-dérision, confirme combien un double mouvement – art de la série et renouveau constant – ont conduit l'artiste sur les rives de la pleine maturité artistique. Un autre rapport au temps se dessine : plus lent, plus long, davantage abandonné à la patience. Le temps que l'on prend, il est bon de le perdre et d'y gagner autre chose, un équilibre et une densité accrus. La pratique précoce de l'aïkido signale un cheminement où tout est lié : peindre, écrire, inscrire, tatouer, saisir, tomber, se relever.

    La dépossession, en filigrane dès les premiers travaux, traduite plus récemment dans la série DESIRE (2014), est bien ce terreau où se sont infiltrées les racines de l'arbre. En déposant les armes de l'ego, en gommant au maximum la tentation narcissique, l'homme devient sujet et miroir de l'autre.

    Aujourd'hui, Sébastien Layral travaille dans un atelier ouvert sur la rue à Châtel-Guyon. L'été, il installe sur son pas de porte un petit salon : un banc, un ficus, de l'eau ou du café. Ses modèles sont bien souvent celles et ceux qui se sont arrêtés pour voir. Dans cet ancien magasin, il fait commerce de proximité, d'amour et de paix. Peindre, c'est entrer de plain-pied dans la vérité de l'autre.

     

                                                                                      Danielle MAUREL